Le gouvernement haïtien et le Conseil Électoral Provisoire (CEP) affichent leur volonté de conduire le pays vers les urnes le 13 décembre 2026. Sur le papier, le calendrier est désormais fixé, et les électeurs sont en train de s’inscrire sur le registre électoral avant d’être appelés à participer au premier tour de l’élection présidentielle et des législatives, parallèlement au processus de ratification populaire des modifications proposées à la Constitution. Mais entre l’annonce des dates et la capacité réelle d’organiser un scrutin national crédible, inclusif et sécurisé, le chemin reste considérable.
Le principal obstacle demeure la sécurité. Peut-on raisonnablement organiser une élection nationale lorsque de larges portions de la capitale et plusieurs axes stratégiques restent sous l’influence de groupes armés ? La question n’est plus théorique, sachant que le président du CEP lui-même, Jacques Desrosiers, a placé le rétablissement de la sécurité et le financement des opérations électorales comme des critères préalables à toute organisation d’élections.
La violence continue de provoquer des morts, près de 4 000 en 2026, des déplacements massifs et de nouvelles zones d’instabilité à quelques mois du scrutin. Plus de 1,4 million de personnes sont aujourd’hui déplacées à travers le pays, tandis que la circulation des citoyens et le fonctionnement normal de nombreuses institutions restent fortement affectés par l’insécurité.
Le problème de l’inscription et de l’identification des membres des partis politiques constitue un autre signal d’alerte. Le processus d’enregistrement des 30 000 membres exigés aux partis et groupements politiques a bien été lancé, mais fait face à des accusations de fraude, de vol d’identifiants et de problèmes techniques, forçant les acteurs politiques à demander la suspension de cette étape du processus électoral.
À cela s’ajoute une réalité politique et institutionnelle que le calendrier ne peut masquer. Haïti n’a pas organisé d’élections générales depuis une décennie. La méfiance envers les institutions est profonde et la classe politique reste fragmentée. Des acteurs politiques ont déjà soulevé des préoccupations concernant certaines dispositions du décret électoral et les conditions d’une participation réellement équitable. Un scrutin organisé dans la précipitation, sans consensus minimal et sans garanties suffisantes pour tous les candidats et électeurs, pourrait certes permettre de respecter une échéance, mais il risquerait surtout de produire une nouvelle crise de légitimité.
La question du financement et de la logistique ne doit pas non plus être sous-estimée. Organiser des élections nationales exige du personnel, des centres de vote, du matériel, des moyens de transport, des systèmes de communication et surtout une capacité à déployer ces ressources sur l’ensemble du territoire. Le gouvernement et le CEP se sont mis d’accord sur 120 millions de dollars pour le budget électoral, mais rien n’est garanti. Le calendrier électoral lui-même reste dépendant de conditions fondamentales, notamment de la disponibilité des ressources financières et d’un environnement sécuritaire acceptable.
La communauté internationale continue de mobiliser un appui technique et financier, mais elle reconnaît également que l’amélioration de la sécurité demeure indispensable à la crédibilité du processus.
Le risque est donc clair. Le gouvernement peut vouloir organiser les élections le 13 décembre, le CEP peut poursuivre ses préparatifs et les partenaires internationaux peuvent fournir un soutien. Mais la volonté politique ne suffit pas à créer les conditions matérielles d’un scrutin. Une élection nationale suppose que les citoyens puissent se déplacer librement, s’inscrire, faire campagne, assister à des réunions politiques et voter sans craindre les armes. Elle suppose également que les candidats puissent accéder aux différentes régions du pays et que les autorités électorales puissent installer et sécuriser leurs centres de vote.
Le véritable enjeu des prochains mois ne sera donc pas simplement de savoir si le calendrier sera respecté. Il sera de déterminer si les conditions d’un véritable exercice démocratique pourront être réunies. Car tenir une élection à tout prix n’est pas nécessairement la même chose que permettre au peuple de choisir librement ses dirigeants.
Le 13 décembre 2026 peut encore devenir une date historique pour Haïti. Mais sans amélioration tangible de la sécurité, sans accélération de l’identification et de l’inscription des électeurs, sans ressources suffisantes et sans garanties de participation pour l’ensemble des citoyens, cette date pourrait une fois de plus rester une promesse inscrite dans un calendrier plutôt qu’un rendez-vous réellement tenu avec la démocratie.
L’échec éventuel des élections de décembre ne serait alors pas seulement celui du gouvernement ou du CEP. Il confirmerait surtout une vérité que le pays connaît depuis trop longtemps, à savoir qu’on ne décrète pas la démocratie par une date. On la construit par des institutions capables de protéger le vote, de garantir la participation et de faire respecter la volonté populaire.
Rédaction: 1804 Infos

